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So sehen sich Nachbarn

Clichés et idées reçues


Materialien

L'Allemagne au fond des âmes

Surprise: c'est une Française, Brigitte Sauzay, qui traitera des relations franco-allemandes à la Chancellerie, en cas de victoire de Gerhard Schröder. Voici, loin de nos stéréotypes, sa lecture de la nouvelle identité allemande
Le Nouvel Observateur. ­ Difficile de se comprendre entre Français et Allemands. Les mots souvent ne recouvrent pas les mêmes idées... Brigitte Sauzay. ­ C'est vrai. Le mot «citoyen», par exemple, n'existe pas en tant que tel en allemand. Il a été phagocyté par le mot «Burger» (bourgeois). Une victoire «bourgeoise» aux élections, c'est une victoire des partis de droite, au sens où nous l'entendons. Quand les Allemands parlent d'un parti de droite, ils désignent plutôt un parti d'extrême-droite. Mieux vaut donc parler de partis «conservateurs» pour traduire leurs partis «bourgeois». L'explication est simple: les concepts de gauche et de droite, qui forment en France le socle des valeurs républicaines autour desquelles s'organise le débat politique, ne constituent pas en Allemagne la base d'un consensus. Personnellement, je me définis comme quelqu'un de plutôt à droite, disons centriste. [...] Lorsqu'elle se compare à la France, l'Allemagne, elle, se perçoit comme plus à gauche, plus démocratique qu'un pays auquel elle reproche son centralisme bureaucratique, son élitisme et sa monarchie présidentielle. Ces ambiguïtés linguistiques se retrouvent dans la vie quotidienne. Prenez les mots français «regrets», «pardon». Alors que la France, pays de tradition catholique, utilise abondamment le mot «pardon», l'Allemagne protestante éprouve un assez grand mépris pour cette notion qui évoque les excès des indulgences de la religion catholique. Elle parle de «culpabilité»; nous, de «responsabilité» ou d'«erreur».

N. O. ­ Ces différences permettent-elles d'esquisser une psychologie collective des Allemands? B. Sauzay. ­ L'idéologie nazie a rendu cette question taboue. La poser relève au mieux du cliché ou du pédantisme, au pis du racisme. Moi, plus modestement, j'ai abordé le monde allemand par le sens du mot. Après tout c'est mon métier. Je crois qu'il y a une biographie intellectuelle des peuples, qui les modèle. Nous Français avons été nourris à la mamelle du Lagarde et Michard, qui nous a abreuvés de Montaigne, Pascal, Racine, Zola... Si je dis «le cœur a ses raisons...», vous terminerez en récitant «que la raison ne connaît point». Cela crée un continuum de références, une façon de penser qui nous sont consubstantiels et nous différencient d'une communauté nourrie par les chants luthériens, la Contre-Réforme ou le catholicisme rhénan, et élevée dans le culte de Kleist, Goethe, Schiller, Fichte, Hegel ou Kant.

N. O. ­ Les Allemands d'aujourd'hui semblent avoir oublié cette culture... B. Sauzay. ­ C'est le drame de l'Allemagne. Pour exorciser le nazisme, elle a voulu oublier tout ce que Hitler avait touché et pollué, sans se rendre compte que, pour la séduire, il avait touché à tout. Difficile d'accepter d'être le produit de son passé, quand on vous a ressassé que le nazisme s'expliquait par un long cheminement qui, de Luther à Bismarck, ne pouvait qu'aboutir à Hitler. Après 1945, les Allemands ont donc été des «hommes sans qualités», au sens où l'écrivain Robert Musil employait cette expression. Au lendemain de la guerre, ceux qui voyageaient à l'étranger refusaient de s'avouer allemands et se faisaient passer pour néerlandais ou suédois. Avec l'Europe, ils ont trouvé une identité de substitution, mais en perdant le «vaste inconscient» qui confère pleine identité et que Hitler leur a volé. La réunification aurait dû relativiser, aider à renouer avec le passé ancien. Non pas effacer le nazisme, ce péché contre l'homme, mais permettre aux Allemands, comme le suggère Thomas Mann, de se penser comme un peuple de métaphysiciens que son goût pour la transcendance exposait à la chute, comme l'archange devenu Lucifer. Mais ils continuent à vivre avec la tache que rien ne peut effacer. Pire qu'une nation orpheline, c'est une nation sans ombre, car elle l'a, comme le héros de «l'Histoire merveilleuse de Peter Schlemihl», vendue au diable. Aujourd'hui, l'économie ­ la part de marché ­ semble être la seule légitimité à laquelle les Allemands sont tentés de croire. Le seul point de ralliement de l'identité allemande, en dehors de la Constitution, est le mark. Idéologiquement neutre, donc non dangereuse, c'est la seule chose qu'ils considèrent comme sûre.

N. O. ­ Cette amnésie culturelle a-t-elle été générale? B. Sauzay. ­ [...] Après la guerre, [...] (la plupart) des Allemands a été tenté d'adopter le modèle américain, la nouvelle culture dominante, «globale», Ils ont parfois tendance à trouver la culture européenne trop provinciale, étriquée, «locale». Regardez la liste des meilleures ventes de livres et de disques, ou des grands succès cinématographiques: la plupart des auteurs sont anglo-saxons. Le produit américain est plébiscité au nom de la division internationale du travail, de l'avantage comparatif dont il serait immanquablement doté. Les conséquences de cette exposition massive se perçoivent au quotidien. Les Allemands ont de plus en plus de mal à imaginer la vie de famille autrement qu'à travers les sitcoms américaines. Il y a là une incapacité de sublimer son environnement direct que je trouve inquiétante. Un peu comme si la modernité consistait à ne pas être allemand. En caricaturant, je dirai que les milieux «chic et cher» lisent de la littérature sud-américaine, mangent de la cuisine italienne, écoutent de la musique anglo-saxonne, vantent la peinture new-yorkaise, passent leurs vacances en Provence. Seul le mark est allemand. Leur identité a été laminée par le choc de l'après-guerre. Vous savez, Nietzsche disait déjà que les Allemands étaient plus séduits par le Fernliebe que par le Nächstenliebe (l'amour du lointain plutôt que l'amour du prochain). Et Goethe leur demandait pourquoi chercher le bonheur si loin quand il est si proche: «Warum in die Weite schweifen, wenn das Gute so nah ist.» J'ai vu cet été avec amusement, en la relisant, que Madame de Staël reprochait au grand Frédéric de ne point être assez allemand, alors! [...]

JEAN-GABRIEL FREDET - Nouvel Observateur 1988. - N°1768


Questions / Devoirs

  1. Résumez brièvement le contenu du texte.
  2. Pourquoi la communication est-elle parfois difficile entre les Français et les Allemands?
  3. Expliquez le terme „l'amnésie culturelle“ selon le texte.
  4. Comment est-ce que le texte explique le fait que les Allemands renient leur propre culture?
  5. „Les Allemands d'aujourd'hui semblent avoir oublié cette culture ­ c'est le drame de l'Allemagne“. Etes-vous du même avis? Pourquoi?